mercredi 10 octobre 2007

Le Prince et le moine, de Róbert Hász


«Les très riches heures du moine Stephanus»
par André Clavel
«Lire», octobre 2007

Un polar théologique dans l'Europe centrale du Xe siècle, mêlant faits historiques et merveilleux.
Né en 1964 dans la communauté magyare de la Voïvodine, aux confins de l'ex-Yougoslavie, Róbert Hász a vécu sous la botte titiste avant de rallier la Hongrie en 1991, pendant les conflits balkaniques. L'un de ses romans, «La Forteresse» (traduit chez Viviane Hamy en 2002), portait les stigmates de cette guerre effroyable, même si Róbert Hász brouillait les pistes sous le halo du fantastique, à la manière de Gracq ou de Buzzati.


Avec «Le Prince et le moine», il signe un livre qui tient du roman historique, de la chanson de geste et parfois du polar théologique, comme «Le Nom de la rose». Le récit remonte au Xe siècle et son narrateur, Alberich de Langres, est un moine bénédictin de l'abbaye de Saint-Gall. Penché sur son pupitre, il doit s'acquitter d'une tâche aussi vénérable qu'édifiante: raconter l'histoire de Stephanus de Pannonie, un chevalier de Dieu qui s'aventura dans les terres païennes pour «y répandre avec bravoure la parole de l'Evangile». Mêlant faits historiques et contes merveilleux, Róbert Hász nous plonge dans une époque dont nous ignorons tout. Et brosse un portrait remarquable de Stephanus, sorte de Don Quichotte médiéval armé d'un talisman miraculeux - un médaillon qui représente l'oiseau Togrul, un aigle protecteur des âmes...


A travers cette fresque, c'est toute l'Europe centrale du Xe siècle qui se dévoile, ses mythes, ses multiples ethnies, ses superstitions, ses rivalités religieuses et politiques. Au passage, l'auteur du Jardin de Diogène en profite pour inviter ses contemporains à suivre l'exemple de son héros, et à renouer avec le divin. «Lorsqu'un peuple perd ses racines sacrées, il est condamné à disparaître. C'est ce que je constate chez les Hongrois d'aujourd'hui. Quarante ans de communisme athée ont mené à un triste résultat», dit Róbert Hász. Le moine et le prince est son roman le plus ambitieux: une épopée tumultueuse doublée d'un exercice spirituel aux accents pascaliens.

lundi 24 septembre 2007

Messiah



La semaine dernière, 13e Rue a diffusé les deux parties de «Messiah III : Révélation», que j'avais raté sur Canal+. Il y a quelque mois, la chaîne crypté avait offert à ses abonnés le 4e opus de la série, noir et glauque à souhait. C'est rare que ça m'arrive, mais lorsqu'on avait enfin découvert le visage de l'assassin, au terme d'une heure trente haletantes, j'avais manqué tomber de mon canapé ! «Messiah IV : L'Enfer de Dante» avait été pour moi une révélation : j'ose l'écrire, je pense qu'il s'agit actuellement de ce que la télévision produit de meilleur en matière de polar. Et depuis, je me demandais comment réussir à voir les trois épisodes précédents. Ma lacune est comblée concernant «Révélation», dont je me suis délectée ce week-end. Hallelujah ! Me restent «Messiah» et «Messiah II : Rédemption», mais je saurai vaincre l'adversité !

Diffusée depuis 2001 sur la BBC, cette série 100% britannique, inspirée d'un roman de Boris Sterling, est malheureusement (encore ?) introuvable en France. Red Metcalfe (Ken Scott), secondé des inspecteurs Duncan Warren (Neil Dudgeon) et Kate Beauchamp (Frances Grey), mène l'enquête sur des crimes particulièrement atroces, oeuvres de tueurs en série ou d'individus qui ont basculé dans la folie meurtrière.

L'épouse de Red Metcalfe, Susan, incarnée par l'actrice Michelle Forbes, est sourde : pour le tournage, les deux acteurs ont dû apprendre le langage des signes, et rien que ça, ça me plaît ! Ça change des univers formatés qui ont cours actuellement, «Experts», «New York unité spéciale», «FBI : portés disparus» et autres séries américaines du même acabit (même si j'aime aussi, bien évidemment, parce que c'est bien fichu et que ça change les idées après une journée de dur labeur).

J'aime le ton de «Messiah», la manière qu'ont les réalisateurs de nous narrer les histoires, l'angoisse qui sourd lentement, se nichant derrière chaque porte, chaque fenêtre, chaque silhouette, les couleurs délavées, «cheap», jaunâtres, à la manière d'un film social. J'en aime aussi les héros, hantés de solitude, personnages malmenés par le destin qui surnagent dans leur monde de fantoches sanguinolents où la mort rôde, carnassière aux aguets. C'est cruel, sordide, abrupt : rien ne vient à la rescousse du téléspectateur, assommé par la violence de la narration. Le suspense va crescendo, presque jusqu'à l'insoutenable. Et les morts se succèdent, rarement anonymes. Dans «Révélation», une ancienne maîtresse de Red Metcalfe succombe, de même que le père adoptif de Kate, défiguré par son bourreau. «Messiah» n'offre pas d'échappatoire : bienvenue dans la conception UK du thriller !










jeudi 23 août 2007

La Fureur dans le sang / Wire in the Blood


«Wire in the Blood» (en français «La Fureur dans le sang»), c'est d'abord un titre de Val McDermid, terrible, comme tous les polars de la série Tony Hill-Carol Jordan, qui s'ouvre avec «Le Chant des sirènes». C'est aussi une série télé adaptée de l'oeuvre de l'écrivaine écossaise, cinq saisons pour le moment, dont quatre diffusées sur Canal+, et qu'on peut désormais acheter dans toutes les bonnes enseignes de livres/CD/DVD.


Personnellement, je regrette beaucoup que dès la 4e saison, les scénariste/réalisateur/producteur aient évincé le personnage de Carol Jordan, d'autant qu'elle n'a pas disparu des livres de McDermid. Elle mène l'enquête, cahin-caha, dans «La Souffrance des autres», paru aux éditions du Masque en mars 2007, roman de la survivance dans lequel, brisée mais combattive, Carol tente de surmonter le tragique fiasco de «La Dernière Tentation».


Outre-Manche, un autre Tony Hill-Carol Jordan est sorti en août. «Beneath the Bleeding» raconte l'empoisonnement d'une célébrité de Bradfield, suivi d'un attentat à la bombe lors d'un match de foot. Tony Hill, hospitalisé, laisse Carol Jordan seule maître à bord (ou presque). Mais les services secrets s'en mêlent. J'ignore pour l'instant quand ce roman sera disponible en version française, mais pour celles et ceux qui ne voudraient pas attendre, il est toujours possible de se rabattre sur la langue de Shakespeare.


Mais Val MacDermid, même si la série télé laisse penser le contraire, ce n'est pas que Tony Hill-Carol Jordan. Il y a aussi Lindsay Gordon ou Kate Brannigan, personnages récurrents, ou Fiona Cameron («Le Tueur des ombres») et George Bennett («Au lieu d'exécution»), enquêteurs occasionnels.


Détective privée, Kate Branningan est l'héroïne de «Crack en stock» ou «Le Dernier Soupir», des intrigues sans prétention et sans beaucoup de violence, rehaussées d'une touche d'humour assez britannique. Rien à voir avec l'univers sombre et torturé du «Chant des sirènes» que j'avais vécu, lorsqu'il est sorti en France, comme une vraie rupture dans l'inspiration de l'écrivaine. Lindsay Gordon, journaliste lesbienne, apparaît dans une autre série de romans, les plus anciens, ceux des années 80. Sorte de double de Val McDermid, elle est, comme elle, féministe, socialiste, cynique.


J'avoue : j'aime la plume de McDermid. J'aime ses intrigues, sa façon de nous faire découvrir une Angleterre grise et triste, sans pour autant dédaigner, parfois, de nous faire voyager dans d'autres contrées. Et comme beaucoup d'autres lecteurs, j'adore le couple Tony Hill-Carol Jordan, névrosé, improbable, inoubliable. Et tellement attachant.



Pour en savoir plus : http://www.valmcdermid.com/
Pour voir le trailer de la série (saison 1), en anglais :


dimanche 19 août 2007

John Katzenbach, «L'Analyste»




Rumpelstiltskin, c'est le vilain lutin du conte de Grimm, cet affreux petit gnome qui veut s'emparer du nouveau-né de la jolie princesse et qui trahit son identité en dansant de joie autour d'un feu.

Rumpelstiltskin, c'est le nom que s'est attribué celui qui veut le suicide du bon docteur Starks, psychanalyste new-yorkais.

Le jour de son 53e anniversaire, Ricky Starks reçoit une lettre, menace de mort autant qu'invitation à une chasse au trésor perverse. Ricky n'a aucune chance de remporter le jeu de piste qu'initie le mystérieux Rumpelstiltskin. Le lutin maléfique a toujours une longueur d'avance et Ricky, dont la vie solitaire est réglée comme du papier à musique, ne fait qu'avancer selon le plan imaginé par son marionnettiste. Ricky tremble, Ricky cherche à comprendre, Ricky s'enlise... Jusqu'à ce qu'il se resaisisse...

On ne s'ennuie pas une seule seconde durant ces 600 et quelques pages que John Katzenbach, en fabuleux conteur, offre à notre bonheur de lecteur. Bien sûr, progressivement, en «polariste» averti, on met au jour l'identité de Rumpelstiltskin. Lorsque le masque grimaçant tombe enfin, ce n'est guère une surprise. Ce qui ne gâche rien au plaisir de cette belle histoire du chat et de la souris. La souris n'étant d'ailleurs pas forcément celui qu'on imagine...

mardi 14 août 2007

Un nouveau petit QCM pour le fun...

Dame Agatha à l'honneur...





1) Dans quelles circonstances Agatha Christie a-t-elle publié son premier roman ?

o Pour relever un défi de sa soeur.
o Pour gagner de l'argent, son mari s'étant entiché d'une autre femme.
o Parce qu'un éditeur s'était intéressé à une nouvelle qu'elle avait publiée dans le Times.

2) Quel était d'ailleurs le titre de ce premier roman ?

o «Le Meurtre de Roger Ackroyd».
o «N ou M».
o «La Mystérieuse Affaire de Styles».

3) De quelle nationalité est son détective fétiche, Hercule Poirot ?

o Britannique.
o Américain.
o Belge.

4) Agatha Christie a publié d'autres romans, sous pseudonyme. Lequel ?

o Mary Miller.
o Mary Westmacott.
o Agatha Mallowan.

5) Quelle profession exerçait son second époux, Max Mallowan ?

o Médecin.
o Militaire.
o Archéologue.

6) En 1926, Agatha Christie a vécu une expérience hors norme. Laquelle ?

o Elle a été impliquée dans un vrai meurtre.
o Elle a mystérieusement fugué durant onze jours.
o Elle a eu une apparition divine.

7) Quelle est la particularité de son roman «Le Meurtre de Roger Ackroyd» ?

o C'est le narrateur qui est coupable.
o Tous les personnages sont coupables.
o Tous les personnages sont victimes.

8) Dans quel roman fait-elle mourir Hercule Poirot ?

o «Les Travaux d'Hercule».
o «La Dernière Enigme».
o «Hercule Poirot quitte la scène».

9) Quel est le fidèle acolyte d'Hercule Poirot ?

o Arthur Hastings.
o Arthur Castings.
o Benjamin Hastings.

10) Dans la version cinématographique de «Mort sur le Nil», réalisée en 1978 par John Guillermin, qui incarne Hercule Poirot ?

o David Suchet.
o Peter Ustinov.
o Austin Trevor.

11) A quelle carrière Agatha Christie se destinait-elle lorsqu'elle était jeune fille ?

o Au métier d'infirmière.
o Au chant lyrique.
o Elle a toujours su qu'elle voulait écrire.

12) A part Hercule Poirot, quels autres détectives principaux Agatha Christie met-elle en scène ?

o Uniquement Miss Marple.
o Miss Marple, Tommy et Tuppence Beresford.
o Miss Marple, Tommy et Tuppence Bresford et Jo Brown.

13) Dans quel roman Miss Marple apparaît-elle pour la première fois ?

o «Le Crime du golf».
o «Miss Marple au Club du mardi».
o «L'Affaire Protéro».

14) Où Agatha Christie s'est-elle éteinte, en 1976 ?

o A Paris.
o A Wallingford, près d'Oxford.
o A Londres.

15) D'un point de vue narratif, quelle technique Agatha Christie utilise-t-elle pour la première fois dans «Dix Petits Nègres» ?

o La comptine comme guide narratif.
o La narration à la première personne.
o La focalisation zéro.



Réponses : 1) Pour relever un défi de sa soeur. - 2) «La Mystérieuse Affaire de Styles». - 3) Belge. - 4) Mary Westmacott. - 5) Archéologue. - 6) Elle a mystérieusement fugué durant onze jours. - 7) C'est le narrateur qui est coupable. - 8) «Hercule Poirot quitte la scène». - 9) Arthur Hastings. - 10) Peter Ustinov. - 11) Au chant lyrique. - 12) Miss Marple, Tommy et Tuppence Beresford. - 13) «L'Affaire Protéro». - 14) A Wallingford, près d'Oxford. - 15) La comptine comme guide narratif.

dimanche 5 août 2007

Le Serment des limbes



J'attendais la parution du nouveau Grangé avec une réelle impatience. La déception a été à la hauteur. Une question, depuis, me tarabuste : pourquoi certains auteurs de best-sellers se laissent-ils aller à la médiocrité sitôt leur notoriété assise ?

«Le Vol des cigognes», «Les Rivières pourpres», deux romans magnifiques, qui avaient fait dériver mon imagination, m'avaient permis de voyager, de m'évader, de rencontrer des personnages que j'avais aimés ou qui m'avaient fait frissonner mais qui, jamais, ne m'avaient laissée indifférente. J'aimais chez Grangé cette manière d'installer ses histoires dans la noirceur, pour ne laisser aucun espoir au lecteur. L'humanité ? Rien à en attendre. La «bonne fin» qui permet de remettre de l'ordre dans le chaos et de replacer le lecteur dans la dichotomie bien /mal ? Une utopie. Grangé, un peu comme Mo Hayder, avait l'art de l'horrifique. Et surtout, il savait raconter des histoires, ménager le suspense, décrire des contrées lointaines. Sa plume d'ancien journaliste faisait des miracles.

Malheureusement, il n'en reste rien dans «Le Serment des limbes». Dès les premières pages, tout n'est qu'ennui. Et des pages, ce n'est pas ça qui manque ! Plus de 600, pour faire durer le plaisir ! Comme je suis consciencieuse, surtout quand il s'agit de polars, j'ai voulu aller jusqu'au bout. Ça m'a fait le même effet que les derniers Cornwell, que l'avant-dernier Maxime Chattam ou que le «Da Vinci Code» (n'en déplaise aux fans !). Depuis, je me demande : où est passé Grangé ? Il y avait des signes avant-coureurs : on ne peut pas dire que «L'Empire des loups» ou «La Ligne noire» soient d'exception. Il n'empêche que j'avais quand même passé un bon moment en leur compagnie. Alors que «Le Serment des limbes»...



http://rivieres.pourpres.net/forum/ : un forum entièrement consacré à Grangé, pour ceux qui ne seraient pas d'accord avec mon billet... Et pour les autres aussi bien entendu !
Indiscrétion : «Le Serment des limbes» devrait être adapté par Schoendorffer, le réalisateur de «Scènes de crime».

jeudi 2 août 2007

Un excellent article de «Libération»

Scandinavie
Le nouveau polar venu du Nord
Une société violente aux relents de racisme, hantée par son passé nazi : la littérature noire scandinave dépeint un mode de vie éloigné de la social-démocratie égalitaire vantée par les politiques.
Par Anne-Françoise Hivert
QUOTIDIEN : mardi 26 juin 2007

Mikael Blomkvist est journaliste d’investigation à la revue Millenium. Il est divorcé, père d’une ado qu’il ne voit jamais, et obsédé par son travail. Lisbeth Salander compte parmi les dix meilleurs hackers du monde. Elle collectionne tatouages et piercings, souffre du syndrome d’Asperger et nourrit une méfiance maladive à l’égard de l’autorité. Un couple improbable. Et pourtant, ensemble ils vont faire trembler les pires malfrats qu’ait engendrés la Suède. Industriels corrompus, flics véreux, motards mafieux, pédophiles, proxénètes et tortionnaires en tout genre. Le duo expose la violence jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat suédois.
Des personnages au caractère bien trempé, une intrigue qui ne fuit jamais la complexité et des rebondissements permanents. Les lecteurs en raffolent. En Suède, la trilogie de Stieg Larsson caracole en tête des ventes. Les deux premiers tomes, les Hommes qui n’aimaient pas les femmes et la Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, ont été publiés à plus de 800 000 exemplaires. Le troisième, la Reine dans le palais des courants d’air, sorti en librairie fin avril, s’est déjà vendu à 280 000 exemplaires. Eva Gedin, directrice adjointe des éditions Norstedts, affirme que la série sera bientôt publiée dans 14 pays.


Menacé par les néonazis


En France, les deux premiers opus sont parus chez Actes Sud en 2006, le troisième sortira en septembre. Spécialiste de la littérature scandinave et traducteur de la trilogie, Marc de Gouvenain, qui dirige la collection Actes noirs, est conquis. «Ce que j’aime, dit-il, c’est le roman noir. Celui qui décrit les bas-fonds de la société, ses côtés obscurs et ses tabous. Et c’est là que les Scandinaves sont très forts.» Stieg Larsson, décédé d’un arrêt cardiaque en 2004 à 50 ans, spécialiste des mouvements d’extrême droite, menacé par les néonazis, était le rédacteur en chef de la revue antifasciste Expo. «Dans ses romans, explique Marc de Gouvenain, il parle du passé, de la collaboration avec les nazis, du commerce des filles de l’Est ou des sociétés parallèles au sein des services secrets. Mais chaque fois il parvient à se dégager du noir, pour évoquer la société et revenir à l’individu.»


Et si c’était ça justement, le secret du polar à la sauce nordique? Déjà récompensé du prix Clé de verre du roman noir scandinave et du Gold Dagger britannique, l’Islandais Arnaldur Indridason vient de recevoir le prix du roman policier des lectrices de Elle pour la Femme en vert. Un ouvrage très sombre, dans le pur style scandinave, loin, très loin du «modèle nordique» tant vanté en France. Avec, en guise d’introduction, un bébé dans la banlieue de Reykjavík qui mâchouille un morceau d’os humain. Un squelette est déterré. Le commissaire Erlendur est chargé de l’enquête. Sa fille toxico et enceinte de sept mois l’appelle à l’aide. Il la trouve sur le bord d’une route, étendue dans une mare de sang. C’est le début d’une longue plongée dans un passé sordide. Celui d’Erlendur qui se souvient de la disparition de son frère. Et celui de l’Islande de la Seconde Guerre mondiale, où les femmes sont souvent des victimes.


Du très noir où la violence se joue à huis clos, derrière des murs épais, à l’abri des regards, dans l’intimité des familles et des petits villages de province. Des histoires glauques, étouffées sous le poids des non-dits et du puritanisme de la société luthérienne, finissant toujours par ressurgir dans une explosion de violence. Chez Stieg Larsson, c’est le passé terrible de Lisbeth Salander qui remonte à la surface. Dans le premier roman d’Åsa Larsson, Horreur boréale, c’est celui de l’avocate Rebecca Martinsson, forcée de revenir sur les lieux de son enfance, en Laponie, où le leader d’une secte messianique vient d’être assassiné dans son église. «Le pessimisme n’est pas nouveau dans la littérature scandinave, les polars n’ont fait que suivre la tendance», estime Magnus Persson, professeur de littérature à l’université de Malmö, qui cite August Strindberg et Ingmar Bergman.


Dans ces livres, les enquêtes se déroulent lentement. Les fausses pistes sont aussi importantes pour l’intrigue que les indices qui mènent à l’arrestation du coupable. L’auteur en profite pour dépeindre une société souvent bien éloignée du modèle social décrit par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle. «C’est une grande spécificité du polar scandinave, remarque John-Henri Holmberg, spécialiste du sujet. Des auteurs qui font des incursions de cinq pages dans un livre pour nous dire à quel point la société va mal et le modèle scandinave part en vrille.»


Un Maigret à la suédoise


Maj Sjöwall et Per Wahlöö ont révolutionné le genre. «Avant eux, on était dans le roman d’énigme classique à la Agatha Christie, explique John-Henri Holmberg. Depuis, c’est le roman noir qui domine.» Il précise : «Sjöwall et Wahlöö ont fait sortir le polar des salons et l’ont traîné dans la rue.» Leurs dix romans, publiés entre 1965 et 1975, commencent en général par la découverte d’un cadavre, souvent victime d’un meurtre brutal. Le commissaire Martin Beck, un Maigret à la suédoise, est chargé d’enquêter. Mais, précise Bo Lundin, fondateur de l’Académie suédoise du roman policier, «il y a chez Sjöwall et Wahlöö une critique de la société qui n’existe pas chez Simenon».


Militant à gauche, le couple n’a jamais caché qu’il voulait utiliser le polar «comme un scalpel pour ouvrir le ventre d’une société malade». Veuve depuis 1975, Maj Sjöwall raconte : «Nous étions très critiques à l’égard des développements que nous observions à l’époque, notamment la trahison de la classe ouvrière par la social-démocratie.» La société idyllique d’après-guerre n’était plus qu’un souvenir. «Nous voulions dénoncer l’image du paradis sur terre qu’on vendait à l’étranger. Le roman policier nous permettait de renouer avec le réalisme.»


Le Norvégien Gunnar Staalesen confie qu’il puise son inspiration chez Balzac, Zola et «les grands écrivains français du XIXe siècle». Les aventures de son héros, Varg Veum, détective privé solitaire, sans le sou et fort sur la bouteille, se déroulent sur trente ans, dans la ville côtière de Bergen. «J’ai commencé à écrire au moment où la Norvège découvrait ses puits de pétrole et s’enrichissait, ce qui contraste beaucoup avec ce que nous sommes par nature, c’est-à-dire un peuple pauvre de pêcheurs.» Aujourd’hui, le royaume scandinave est le troisième exportateur mondial de brut et l’un des pays les plus riches du monde. Au fil des ans, le héros, Varg Veum, observe la montée du libéralisme, de l’individualisme et de l’appétit pour l’argent au détriment de la survie de l’Etat-providence. Il s’en désole. Gunnar Staalesen aussi : «Les Norvégiens se soucient plus de savoir où ils vont acheter une maison secondaire en Méditerranée que du financement des maisons de retraite ou de l’aide sociale.» Selon John-Henri Holmberg, le polar est devenu «une façon pour les intellectuels soixante-huitards frustrés d’exprimer leur déception, souvent perceptible dans leurs personnages».


Montée du racisme en Suède


A la fin des années 80, l’écrivain et journaliste suédois Henning Mankell revient d’un long séjour en Afrique. Il est saisi par la montée du racisme en Suède. Il écrit alors l’Homme sans visage, où apparaît pour la première fois le commissaire Kurt Wallander. Un flic dépressif qui boit trop, mange mal et noie son désespoir dans le travail. Wallander doit résoudre le meurtre de deux retraités torturés à mort dans leur ferme du sud de la Suède. Les assassins seraient étrangers. L’enquête déclenche une explosion de violence contre les immigrés qui effraie Wallander.


Dans leur dernier livre, publié en 1975, Sjöwall et Wahlöö assassinaient le Premier ministre, Olof Palme, tué en 1986. Un roman prémonitoire ? Pour l’éditeur Marc de Gouvenain, il y a l’avant et l’après-Palme. «Les Suédois pensaient encore vivre dans un pays idyllique où les portes restaient ouvertes et les enfants pouvaient jouer dehors sans surveillance. Du jour au lendemain, ils ont vu qu’on pouvait même assassiner le Premier ministre.» Bo Lundin renchérit : «A partir de ce moment, tout était possible : les gangs de motards, les réseaux mafieux, le crime organisé originaire de l’Europe de l’Est.» Les auteurs de polars ont trouvé de nouveaux méchants, qu’ils ne cessent plus d’exploiter. Le risque, remarque Terje Bård Hansen, membre de la direction de Rivertonklubben, l’association norvégienne des auteurs de romans policiers, «c’est la répétition». Des thèmes comme la traite des femmes, la corruption économique ou la pédophilie sont extrêmement populaires. De même que les personnages de commissaires dépressifs noyant leur tristesse dans l’alcool. Le tout dans des petites villes de province où les hivers sont longs et froids.


La moitié des auteurs sont des femmes


La rédemption pourrait-elle venir des femmes ? Liza Marklund a tracé la voix en 1998 avec son héroïne, la journaliste Annika Bengtzon, qui lui ressemble étrangement. «C’était un coup brillant des éditeurs, qui ont associé Marklund et Bengtzon pour n’en faire qu’une», remarque Bo Lundin. Deadline, son premier ouvrage, a reçu le prix du meilleur premier roman, décerné par l’Académie suédoise du roman policier. Le livre s’est vendu à 700 000 exemplaires, de quoi inspirer des vocations.


En Suède, Camilla Läckberg, Åsa Larsson, Karin Alvtegen et bien d’autres concurrencent désormais les hommes, comme Karin Fossum et Anne Holt en Norvège et Leena Lehtolainen en Finlande. Aujourd’hui, les femmes représentent environ la moitié des auteurs de polars en Scandinavie. Elles s’intéressent aux femmes et aux questions qui les préoccupent. Leurs personnages, qui appartiennent rarement aux forces de l’ordre, n’ont pas la vie facile, entre des maris qui se plaignent sans cesse et des supérieurs exécrables qui ne supportent pas leur réussite, écornant au passage l’image des sociétés égalitaires du nord de l’Europe.
L’an dernier, les Suédois ont publié 74 nouveaux romans policiers, pour un pays de 9 millions d’habitants. Certains, comme Maj Sjöwall, ne peuvent s’empêcher de déplorer la commercialisation du genre : «Beaucoup font ça plus pour l’argent plutôt que par conviction», dit-elle. Le professeur Magnus Persson parle d’une «industrie». Il cite le cas de Camilla Läckberg, économe de formation, qui a commencé sa carrière fulgurante en 1998 par un «cours d’écriture du polar» destiné aux femmes voulant se lancer dans l’écriture. Cinq ans plus tard, elle publie son premier roman, la Princesse de glace. Puis elle embauche un agent littéraire - celui de Liza Marklund. Une énorme campagne médiatique et quatre romans plus tard, Camilla Läckberg a vendu plus d’un million de livres en Suède. Elle sera bientôt traduite en France.